Une belle clarté dans ma demi-nuit

Cher Monsieur,
J’écoutais ce soir une émission sur France Inter – notre Radio-Canada – consacrée au suicide. C’est un sujet qui me touche particulièrement, pour deux raisons. D’abord, parce que je suis atteint d’une maladie à priori incurable et qui me condamne peu à peu à l’invalidité. Enfin, pour être précis, à plus en plus d’invalidité, car je suis reconnu invalide depuis plusieurs années déjà, mais cela ne doit pas suffire à la maladie, qui continue à me tarauder et si je ne souffrais tant, je serais presque curieux de découvrir où me mènera tout ça. J’ai pensé quelques fois au suicide, mais comme une hypothèse de travail, sans vraiment penser à y recourir. Je suis très cérébral, comme garçon, et il faut bien penser à quelque chose, n’est-ce pas? La seconde raison, c’est que mon meilleur ami s’est suicidé en sautant  par la fenêtre de son bureau, un matin, comme ça, après avoir accompagné ses deux petites filles à l’école, leur avoir dit « au-revoir », les avoir embrassées, et avoir lancé un « à ce soir mes chéries ! » à leur « à ce soir Papa ! »

Je suis écrivain. Enfin non, pas tout à fait, même si beaucoup de monde me considère comme un écrivain. Je n’ai publié pour l’instant qu’un unique récit, qui raconte comment mon travail , (j’étais directeur d’un musée sur la Première guerre mondiale) m’a appris à supporter la maladie. Ce livre a été très bien reçu, et franchement, j’ai eu une presse incroyable (j’ai fait la dernière de « Libération », entre autre). Mais jusqu’à ce jour, moi, je ne me considère pas comme un écrivain. Pour que je puisse admettre qu’en effet, peut-être, « je suis un écrivain », et ne pas demeurer dans la crainte un peu bête de n’être l’écrivain que d’un seul livre (et même si c’était le cas, me direz-vous, on ne peut être l’écrivain que d’un seul livre ; pourtant, ça ne me satisfait pas… C’est compliqué tout ça…), il me faut en publier un deuxième, ce deuxième. Et ce deuxième livre, je l’ai presque terminé ;  il tente de dire ce que fut pour moi cet ami suicidé, de ce qu’il a fait, de ce qu’il nous laisse, et de ce qu’il nous a enlevé. Jusqu’alors et malgré les encouragements de mon éditeur, je n’y suis pas encore tout à fait. J’ai écrit, j’ai un manuscrit, j’ai eu aujourd’hui mon éditeur, et je vais, dès demain, me remettre à travailler pour en finir. Avec ce livre. Avec cette histoire.

Et nous voilà donc à l’émission de France Inter, ce soir. En l’écoutant, je tape « suicide » sur Internet, et puis « suicide mode d’emploi », le souvenir de ce livre ne m’ayant pas quitté. Et paf, je tombe sur votre site. Votre histoire, la mort de votre frère, votre choc, la cruauté de la vie – qui peut être si belle, pourtant – et vos réponses aux témoignages de vos lecteurs, vos propos si doux, si aimants, si humains, m’ont ému à un point que vous n’imaginez pas. Et ça m’a donné du courage ; je vais en finir, oui, de ce manuscrit, de cette histoire d’amitié trahie, d’amour et de regrets. Et regarder bien en face la vérité de cette mort impossible, inopportune, inepte ; puis, tourner la page, sans regretter ni pleurer davantage.

En cette soirée particulière, vous avez été une belle clarté dans ma demi-nuit. Au travers de vos mots, j’ai décidé d’ordonner les miens. Pour cela, et pour tout ce que vous faites, je vous souhaite tout ce qu’on peut espérer de meilleur pour un semblable, et je vous remercie de prendre soin de ceux que l’obscurité menace.

Bien à vous,

Guillaume de Fonclare

Livres_Guillaume_de_FonclareVous venez de lire un de mes meilleurs souvenirs du site Suicide sans douleur. Sur cette photo, vous pouvez voir les deux livres que M. de Fonclare m’a envoyé par courrier.

J’ai été très flatté de recevoir le premier livre. Mais le deuxième a été vraiment spécial pour moi, j’en ai été profondément touché.

Chacun d’eux sont dédicacés:

À Christian, Pour sa gentillesse et son amour des gens, mes plus amicales pensées,

Guillaume de Fonclare

À Christian, Avec amitié.

Guillaume

 

Son message est un véritable témoignage de ce qu’était ce site.

Encore une fois, Merci Guillaume.

Christian Galipeau

2 thoughts on “Une belle clarté dans ma demi-nuit

  1. Cher Christian,
    Cher Christian,
    Moi non plus je n’ai pas oublié, et depuis, j’ai même publié un troisième livre – « Joë » – en octobre dernier, et j’accepte désormais le fait d’être écrivain, et je vais même jusqu’à me nommer ainsi lorsqu’on me demande ce que je fait. J’ai enfin tourné la page du suicide de Serge, et je vois que vous avez vous aussi tourné la page de votre site. La vie continue. Permettez-moi donc, pour cette nouvelle année, de vous souhaiter tout le bonheur possible, et un chemin jonché de belles surprises, et illuminé d’une douce lumière,
    Je vous embrasse en toute fraternité,
    Guillaume

    1. Wow, merci Guillaume d’avoir pris le temps encore une fois… Vous êtes maintenant un écrivain, c’est là une évidence. Après trois livres, vous méritez ce titre il n’y a pas de doute. Bonne année 2015 à vous également, qu’elle vous apporte tout ce que vous désirez.

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